Guerre de l’information en Syrie

Les Américains ont-ils affrété des avions d’Azerbaïdjan pour armer les ultra radicaux islamistes en Syrie?

La chute d’Alep aux mains du régime syrien…

Tout commence à Alep en décembre 2016. Une journaliste d’une trentaine d’années envoyée par le journal bulgare « Trud », Dilyana Gaytandzieva, est en reportage sur place. On est alors dans le contexte de la chute de la ville aux mains du régime de Bachar Al-Assad.

dilyana-Gaytanzieva devant une caisse de munitions- Alep, Syrie

Dilyana Gaytanzieva dans les entrepôts à Alep

Des éléments proches de l’appareil d’État conduisent Dilyana sur le site de neuf entrepôts souterrains d’armes dans l’est d’Alep. Certaines caisses portent des étiquettes établissant que ces armes viennent de Bulgarie. La jeune femme filme les lieux et les documents.

Des entrepôts abandonnés et des armes financées par les Américains en provenance de Bulgarie

Point qu’elle ne peut avoir inventé, quand elle rédige son papier, elle affirme que ces entrepôts appartenaient au mouvement Al-Nosra, le groupe affilié à Al-Qaïda, avant la chute d’Alep. Néanmoins, elle ne donne aucune preuve. Elle semble, pour soutenir cette affirmation, s’être contentée des déclarations des représentants du pouvoir syrien ou de ses proches.

De retour en Bulgarie, des informations lui parviennent par enchantement

Dilyana avait eu la chance d’être amenée dans les entrepôts souterrains à Alep.
De retour en Bulgarie, le sort lui est à nouveau favorable. Des âmes généreuses bien qu‘anonymes lui donnent des copies de documents émanant de communications entre les autorités bulgares et l’ambassade d’Azerbaïdjan à Sofia.

C’est du lourd ! Il s’agit de demandes de couverture diplomatique pour des avions de la compagnie aérienne azerbaïdjanaise « Silk Way » afin de transporter des armes.

Demande d’exemption de contrôle

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Copie du document « Exemption de contrôle », cargaison qui aurait atterri en Syrie

Le document ci-contre, l’un des nombreux publiés, est une exemption de contrôle « pour le transport de marchandises dangereuses » accordée par les autorités bulgares. Elle est au nom de la compagnie « Silk Way » pour un vol allant de KJFK (aéroport John F. Kennedy de New York) à UBBB (aéroport international Heydar Aliev de Bakou, Azerbaïdjan) puis ORBI (aéroport international de Bagdad, Irak) (1). Le vol était programmé pour le 28 mai 2017.

Des munitions américaines destinées au gouvernement irakien

Plus important, l’affréteur ou envoyeur est « Chemring Ordnance INC, USA », un fabriquant de munitions américain. Le ministère irakien de l’Intérieur apparaît comme le destinataire.  En clair, cela signifie que les États-Unis ont fourni des munitions au gouvernement irakien qui combat Daech (l’État islamique) dans le nord du pays.

Certes, l’opération n’est pas facile à expliquer d’un point de vue politique. Les autorités irakiennes sont en effet très liées à l’Iran avec lequel les États-Unis sont en délicatesse.

Néanmoins, dans le cadre de l’intervention alliée contre Daech, l’armée américaine collabore sur le terrain avec l’armée irakienne. Il n’y a donc rien d’étonnant dans cette livraison de munitions.

Confirmant la véracité de ces transports d’armes vers le Moyen-Orient, une ONG américaine a elle-même publié un rapport. Il s’agit de l’OCCRP (2) (Organized Crime and Corruption Reporting Project).

Dans un rapport non daté qui ne peut pas remonter avant juillet 2016, on lit : « Le BIRN (3) et l’OCCRP  ont identifié 68 cargos aériens (dont 50 confirmés comme transportant des armes et des munitions et 18 supposés tel) de Serbie, de Slovaquie, de Bulgarie et de la République tchèque à destination de trois fournisseurs clés des rebelles syriens : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et les Émirats arabes Unis. Quelques-uns de ces vols se sont arrêtés en Europe centrale et en Europe de l’est avant de poursuivre leur route vers le Moyen-Orient ».  Dilyana parlait de 350 vols, au cours des trois dernières années, mais n’évoquait que la compagnie « Silk Way ». 

Sur un tableau, figurent bien, parmi les noms des transporteurs, celui de « Silk Way », mais aussi ceux de « Ruby Star Airways », compagnie la plus citée basée à Minsk en Biélorussie, de « National Airlines », d’Orlando aux États-Unis, de « TransAVIAexport Airlines », autre société biélorusse, ou d’ « Air Cargo Global », sous couleurs slovaques.

Obama lui aussi livrait des armes aux rebelles syriens…

Ce n’est cependant pas une révélation que les Américains livrent des armes aux rebelles syriens. Ils le disent officiellement depuis 2013, quand la décision a été prise par Barack Obama. Donald Trump a du reste annulé ce programme en juin dernier. Sa décision a été rendue publique le 19 juillet 2017.

Citant des officiels américains, le « Washington Post » a évoqué « l’intérêt de M. Trump à trouver des moyens de travailler avec la Russie » car cette dernière, précise le journal, « considérait ce programme anti-Assad comme une agression contre ses intérêts ».

Le fond du problème: à qui étaient destinées les armes envoyées vers la Syrie?

Or, on s’en doute, ces armes ne pouvaient qu’emprunter un itinéraire tordu. Un peu comme celui utilisé par les Russes pour armer le Vietminh, pendant la guerre du Vietnam, ou les Iraniens aujourd’hui pour approvisionner en missiles le Hezbollah.

Il n’y a donc rien de nouveau dans les faits connus. Tout est dans la formulation : les Américains disent avoir armé les « rebelles syriens » dits modérés. Dilyana, notre journaliste bulgare, elle, affirme autre chose. Elle parle « d’armes fournies aux terroristes en Syrie » par les États-Unis (4).

Dilyana n’a sans doute pas l’expertise nécessaire pour évaluer la situation

Elle appuie son propos sur le fait que les armes qu’elle a vues à Alep auraient appartenu à la branche syrienne d’Al-Qaïda. Mais, comme nous l’avons compris plus haut, sans donner de preuves. Ou bien elle se contente de la parole de ses guides, comme nous l’avons aussi précisé plus haut forcément liés au régime syrien. Ou bien elle reprend la terminologie des maîtres de Damas qui qualifient de terroristes les rebelles en faveur d’un système démocratique.

Certes, on ne peut éliminer la possibilité d’une livraison cachée de la CIA à un groupe terroriste. Mais ce n’est qu’une possibilité.

En outre, Dilyana oublie une alternative. Si la  branche syrienne d’Al-Qaïda était bien la propriétaire de ces armes, elle pouvait aussi les avoir prises à des groupes de rebelles modérés. Le propos de la journaliste, évoquant des « armes fournies aux terroristes », apparaît comme un raccourci, voire pire, comme le résultat très possible d’une désinformation dont elle aurait été la première victime.

La presse Internet reprend aveuglément l’interprétation biaisée de Dilyana sans aucune vérification ni réflexion

S’il y a volonté d’influencer l’opinion à travers Dilyana, de la part de manipulateurs, avouons qu’ils ont bien réussi leur coup. La presse Internet contestataire, de droite comme de gauche, a repris goulûment l’idée évoquant « les livraisons d’armes aux terroristes » par les Américains.  

L’affaire pouvait s’arrêter là, mais c’est mal connaître le manque de grandeur, additionné d’un sens de la prudence confinant à la lâcheté, de la presse occidentale dans laquelle se range désormais celle de la Bulgarie. Le 24 août dernier, Dilyana annonce qu’elle a été licenciée de sa publication après avoir été interrogée le même jour par les services de renseignement bulgares. Les méthodes communistes étant révolues en Bulgarie, avouons qu’elle s’en sort bien !

Les médias Internet, eux, s’en donnent à cœur joie. Maintenant ils titrent : « Une journaliste virée après avoir révélé des livraisons d’armes occidentales aux terroristes en Syrie » (5). La grande presse se tait. Comme les autorités américaines du reste.

Bien sûr, tout cela n’est pas facile à expliquer. Mais, à se taire, on amplifie l’impression d’une partie croissante du public que tout se décide dans son dos. Aux yeux de l’opinion, à moitié vraie, cette réalité devient alors la vérité absolue.

Dans l’affaire ci-dessus, se retrouvent principales victimes ceux qui se sont battus pour une Syrie libre des islamistes et du régime des Assad. En tirent profit ce régime et sans doute les Russes. Au Moyen-Orient, la Syrie est devenue l’épicentre d’une guerre de proxys entre Washington et Moscou. Trump ne peut échapper à cette dynamique. Les pays européens parviendront-ils a éviter le pire? Le vote de la résolution 2373 du Conseil de sécurité des Nations Unies, pour le renouvellement du mandat de la FINUL, révèle qu’ils ont encore leur mot à dire. A cette occasion, pour une fois, les Français ont bien joué.

Notes

  • (1) Dans les documents aériens officiels, les aéroports internationaux sont désignés sous un code.
  • (2) Au passage, signalons que l’OCCRP est financée entre autres par l’US-AID et le  Département d’État américain.
  •  (3) Birn : « Balkan Investigative Reporting Network » (Réseau balkanique de reportages d’investigation). Cette organisation est largement soutenue par des financements émanant de pays occidentaux.
  • (4) Nous nous appuyons sur son message daté du 24 août 2017.
  • (5) Mediapart, 5 septembre 2017.
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Les Russes ont-ils financé le gaz sarin de la Syrie ?

LE gaz sarin en syrie …

L’attaque du 21 août 2013 au gaz sarin, sur des zones rebelles au régime de Bachar Al-Assad, fait encore des vagues. Le régime affirme que ses adversaires se sont tirés dessus. Peu crédible, mais sait-on jamais ! Les Nations Unies néanmoins soutiennent que les attaquants ont prélevé le sarin sur les stocks de l’armée syrienne. Dans un rapport, le ministère français à la Défense a pour sa part parler du CERS ou Centre d’Études et de Recherches Scientifiques, une unité de l’armée syrienne en charge de la gestion et de la manipulation des gaz de combat.

Peut-on croire les Américains?

Certes les Américains nous ont laissé quelques souvenirs gênants : par exemple le 5 février 2003, quand Colin Powell, alors secrétaire d’État, brandissait un dossier de preuves fabriquées devant le Conseil de sécurité pour inciter ses membres à voter la guerre contre l’Irak. S’ils sont corroborés par d’autres sources, les indices et les informations apportés par Washington ne peuvent cependant pas être écartés d’un revers de main. En pareil cas, laissons au moins prévaloir le bénéfice du doute au profit des Américains.

Informations américaines sur l’approvisionnement en produits et équipements du CERS de l’armée syrienne

Or, selon les autorités de Washington, Issa Al-Zeydi, double national russe et syrien, en outre propriétaire de la société Balec Trading Ventures Ltd, a reçu en 2006 sur le compte de sa société la somme de 1,1 million de dollars. Cet argent venait d’un Russe du nom d’Alexander Perepilichny et a transité par le compte du Crédit Suisse de celui-ci. Début 2008, un second versement de 2,2 millions de dollars a été effectué. Cet argent appartenait à la mafia russe.

Les Américains accusent Al-Zeydi d’avoir approvisionné en produits et équipements sensibles le CERS, comme nous avons vu la structure syrienne de l’arme chimique. L’argent donné par Perepilichny semble avoir été destiné à cet usage. On se demande néanmoins pourquoi un mafieux Russe aurait fait ces généreuses donations à une société appartenant à un Syrien afin de financer la fabrication de gaz de combat. Un autre éclairage apparaît nécessaire.

Perepilichny lié au scandale Magnitski.

Une escroquerie avait permis de soutirer 230 millions de dollars au ministère des Finances russe. Deux témoins gênants sont morts, dont Sergueï Magnitski qui a laissé son nom à l’affaire. Perepilichny est lié à ce scandale. Pour plus d’informations lire :  « Existerait-il une tendance mafieuse au sein du pouvoir russe?   » (sur le site du: Centre de Recherches sur le Terrorisme depuis le 11 septembre 2001)

Balec Trading a servi pour l'achat du gaz sarin utilisé en Syrie

L’ordre de paiement à Balec Trading Ventures.

Plus intrigant encore, chargé de la procédure, Denis Grunis, du Parquet fédéral russe, s’est avéré complice d’un coupable de ce vaste détournement. Il a même protégé ce coupable grâce à ses fonctions. Or cette faute ne lui a valu aucune sanction. Au contraire, il s’est vu promu à un poste supérieur.

Vraie escroquerie ou mise en  scène par le pouvoir russe ?

On en vient à se demander si ce détournement de 230 millions est bien réel. Si, après tout, le pouvoir russe n’a pas organisé lui-même cette fuite d’argent pour financer les armes chimiques syriennes sans se compromettre. L’affaire est grave car elle supposerait un viol de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, qui interdit « leur fabrication, leur stockage et leur usage ». Pour mémoire, cette convention a été signée à Paris le 13 janvier 1993 à Paris.

Plus grave encore, on est en droit de se demander si la Russie ne s’est pas servie de la Syrie pour abriter des stocks de sarin ou de gaz moutarde pour ses propres réserves. Leur dissimulation sur un sol étranger aurait alors pris tout son sens, permettant à Moscou de ne pas violer directement la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (Titre officiel : « Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’usage des armes chimiques et sur leur destruction ». ). La Syrie, faut-il dire, au moment de l’attaque chimique du 21 août 2013, n’était pas signataire de la Convention. Ce pays n’a adhéré que le 14 septembre 2013. Après que les Occidentaux aient menacé d’attaquer.

Lire aussi:   Assad sent-il le gaz?

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